Le samedi 12 mars 2011 à 13h00, je consacre un reportage photographique à une ancienne installation industrielle bordelaise : La Cornubia, une usine aujourd’hui silencieuse, dont le nom reste lié à l’histoire de la chimie et de l’agriculture dans la région.
À travers ce reportage, je souhaite conserver une trace de cette friche industrielle de Bordeaux, de ses volumes et de l’atmosphère particulière que dégagent les anciens sites de production lorsqu’ils ont perdu leur activité. Mon regard de Landes Photographe se porte autant sur l’architecture que sur la mémoire du lieu : derrière les bâtiments et les traces du travail industriel, il y a une histoire économique, humaine et environnementale.
La Cornubia n’était pas une simple usine désaffectée. Elle a joué un rôle dans la fabrication du sulfate de cuivre et de fongicides cupriques, notamment la fameuse bouillie bordelaise, longtemps utilisée en viticulture et dans les cultures maraîchères.
La Cornubia : une histoire industrielle bordelaise commencée au début du XXe siècle
L’histoire industrielle du site débute au début des années 1900. La Cornubia s’installe à Bordeaux en 1906, sur la rive droite de la Garonne, dans le secteur de Bordeaux-Bastide, aujourd’hui associé au quartier de Brazza. Son implantation répond notamment à des besoins logistiques : l’approvisionnement en matières premières par les voies fluviales et maritimes et la proximité d’autres industries chimiques.
À l’origine, l’usine fabrique de l’acide sulfurique et du sulfate de cuivre. Le site s’agrandit ensuite : une fonderie et de nouveaux ateliers sont mis en place au cours des premières décennies du XXe siècle. L’activité se développe autour du cuivre, qui constitue la matière première essentielle de plusieurs productions.
La Cornubia est alors liée à une filière industrielle qui dépasse largement les limites de Bordeaux. Le sulfate de cuivre est utilisé dans différents domaines, notamment en agriculture. Dans une région viticole comme le Sud-Ouest, il occupe une place importante dans la protection des vignes.
La bouillie bordelaise : un produit emblématique de l’usine
La bouillie bordelaise est un fongicide cuprique traditionnel, préparé à partir de sulfate de cuivre et de chaux. Elle est notamment employée pour lutter contre certaines maladies des plantes, en particulier dans les vignobles.
La Cornubia devient un acteur majeur de cette production. Les archives patrimoniales régionales indiquent qu’elle figure parmi les principaux producteurs français de bouillie bordelaise et qu’elle produit également du sulfate de cuivre et d’autres fongicides à base de cuivre.
Cette spécialisation donne au site bordelais une importance particulière dans l’histoire industrielle et agricole du Sud-Ouest. La présence de l’usine sur la rive droite de la Garonne rappelle aussi le rôle joué par les activités portuaires et chimiques dans le développement économique de Bordeaux.
Pour moi, connaître cette histoire change la manière d’aborder le lieu avec un appareil photo. Les bâtiments ne sont plus seulement les éléments d’un décor industriel : ils deviennent les témoins d’une activité qui a occupé des salariés, transformé des matières premières et participé à une chaîne de production liée au monde agricole.
De l’activité industrielle à la friche urbaine
Au fil des décennies, l’entreprise doit adapter sa production à l’évolution du marché et à la concurrence de nouveaux produits. Le site poursuit néanmoins son activité jusqu’au début des années 2000. En octobre 2001, la raison sociale devient SA La Cornubia, après une période durant laquelle l’exploitation était portée par AgTrol International.
La société entre en liquidation judiciaire en juillet 2004. La cessation d’activité est déclarée la même année et la production s’arrête définitivement au début de 2005. Une soixantaine de personnes travaillaient encore sur le site au moment de l’arrêt de l’activité.
L’usine laisse alors derrière elle un vaste ensemble industriel. Les bâtiments, les ateliers et les installations techniques portent encore les marques d’une activité spécialisée dans le cuivre et les produits chimiques. Le temps, l’absence d’entretien et les contraintes liées à l’ancien usage industriel transforment progressivement le site en friche.
C’est cette période de transition qui m’intéresse photographiquement. Une usine qui n’est plus en activité devient un espace chargé de traces : celles de la production, de l’organisation des lieux et du passage des années. Mon reportage du 12 mars 2011 s’inscrit dans cette mémoire d’un paysage industriel en mutation.
Photographier une friche : les traces d’une activité disparue
La photographie de friche industrielle demande une attention particulière à la composition. Les volumes, les lignes de construction, les matières et les contrastes peuvent raconter beaucoup sans qu’il soit nécessaire de multiplier les effets.
Dans ce type de reportage, je cherche à observer le lieu et à construire des images qui en restituent l’atmosphère. Une structure industrielle, une ouverture, une perspective ou une surface marquée par le temps peuvent devenir des éléments de narration. Je m’intéresse à ce qui demeure visible et à ce que l’architecture raconte de son ancienne fonction.
L’objectif n’est pas de romantiser l’abandon ni de faire oublier l’histoire du site. Une friche est aussi le résultat d’une fermeture, d’une activité économique interrompue et parfois de conséquences environnementales durables. La photographie peut conserver cette mémoire sans masquer les réalités qui l’accompagnent.
Une friche qui présentait de véritables risques
Il est important de le rappeler : l’urbex n’est pas une activité anodine. Un bâtiment abandonné peut présenter des planchers fragilisés, des charpentes dégradées, des ouvertures au sol, des éléments métalliques instables ou des matériaux dangereux. L’absence d’entretien rend souvent les risques difficiles à repérer avant qu’un accident ne survienne.
Le cas de La Cornubia est particulièrement parlant. Les documents techniques publiés après mon reportage décrivent un site ayant nécessité des opérations de mise en sécurité. Ils mentionnent notamment des bâtiments menaçant de s’effondrer, des éléments en fibrociment contenant de l’amiante, des déchets chimiques et des poussières contenant du cuivre. Des résidus et des effluents liés à l’ancienne production ont également été identifiés.
Ces constats ne sont pas de simples précautions théoriques : ils concernent précisément l’ancien site de La Cornubia. Le rapport d’intervention de l’ADEME détaille les risques d’effondrement, d’incendie, d’exposition à l’amiante et aux déchets chimiques, ainsi que les possibilités de dispersion de poussières polluantes et de transfert de polluants vers les eaux.
Je déconseille donc formellement de tenter de pénétrer dans une friche industrielle ou un bâtiment désaffecté sans autorisation et sans encadrement adapté. Une photographie ne justifie jamais de prendre un risque pour sa sécurité. Il faut respecter les clôtures, les panneaux d’interdiction, les propriétés privées et les dispositifs de protection. L’urbex peut également avoir des conséquences juridiques lorsqu’il implique une intrusion non autorisée.
Cet article est un témoignage photographique et historique, pas une invitation à visiter le site ni un guide d’accès. Les lieux abandonnés évoluent, peuvent être réhabilités, démolis ou sécurisés, et ne doivent jamais être considérés comme accessibles au seul motif qu’ils paraissent désertés.
La Cornubia et la mémoire industrielle de Bordeaux-Bastide
La Cornubia s’inscrit dans une histoire plus large, celle de la rive droite de Bordeaux et de ses activités industrielles. Les quais, les entrepôts, les ateliers et les établissements chimiques ont longtemps participé à l’identité économique de ce secteur de la ville.
Le quartier de Brazza a depuis connu de profondes transformations urbaines. Les anciennes emprises industrielles sont progressivement intégrées à de nouveaux projets et à de nouveaux usages. Les photographies réalisées avant ces mutations prennent alors une dimension documentaire supplémentaire : elles gardent le souvenir d’un paysage qui n’est plus tout à fait celui d’aujourd’hui.
C’est aussi ce qui motive mon travail d’archive. Je photographie des lieux à un moment précis de leur histoire, sans toujours savoir ce qu’ils deviendront. Plusieurs années plus tard, ces images permettent de mesurer les changements et de conserver la mémoire de bâtiments ou d’activités qui ont disparu.
Mon regard de Landes Photographe
Même lorsque je réalise un reportage à Bordeaux, en Gironde, mon approche reste celle de Landes Photographe : prendre le temps d’observer, comprendre le contexte d’un lieu et chercher à en raconter l’histoire par l’image.
Avec La Cornubia, le sujet dépasse la seule esthétique de la friche. Il s’agit de témoigner d’un patrimoine industriel, de rappeler l’activité qui s’y déroulait et de ne pas dissocier les photographies de la réalité historique et environnementale du site.
Je considère ces reportages comme des archives visuelles. Ils permettent de conserver une trace de l’architecture industrielle, mais également des mutations urbaines de Bordeaux et de la Gironde.
De la prise de vue aux images finales
Après le reportage, j’importe mes photographies avec RapidPhoto Downloader, puis je les organise et les développe avec Lightcraft. L’ensemble de cette chaîne de travail est réalisé sous Linux Omarchy.
Je reste volontairement bref sur cette partie : je privilégie la sélection des images, la cohérence de la série et un traitement qui respecte les matières, les volumes et l’atmosphère du lieu.
La Cornubia : photographier la mémoire d’une usine bordelaise
Ce reportage du 12 mars 2011 à 13h00 reste pour moi une rencontre photographique avec une page de l’histoire industrielle de Bordeaux. Derrière le nom de La Cornubia se trouvent plus d’un siècle d’activité liée à la chimie, au sulfate de cuivre et à la production de bouillie bordelaise.
En photographiant cette friche, je souhaitais garder une trace de ce patrimoine industriel et de la transformation d’un ancien site de production en espace abandonné. Avec le recul, les documents consacrés à sa mise en sécurité rappellent aussi que ces lieux ne sont pas de simples décors : ils peuvent conserver des dangers physiques et chimiques longtemps après la fermeture d’une usine.
C’est cette double dimension — mémoire industrielle et responsabilité — que je souhaite associer à ce reportage. Photographier les friches, c’est documenter le passé, sans oublier les risques du présent.



























































































































































