Il est des artistes qu'on ne voit pas deux fois sans que quelque chose change — dans leur musique, dans leur présence, ou dans le regard qu'on pose sur eux. Quand Anna Calvi est revenue au Rocher de Palmer à Cenon ce mercredi 28 septembre 2011, à 20h49, ce n'était déjà plus tout à fait la même histoire.
Le 19 avril 2011, en ces mêmes murs, j'avais découvert l'artiste en pleine ascension, auréolée du vertige de son premier album éponyme fraîchement sorti — un disque qui avait provoqué un séisme critique en Europe, valu à son auteure une nomination au Mercury Prize et une comparaison au NME avec PJ Harvey et Siouxsie. Ce soir-là , j'avais écrit que son passage au Rocher de Palmer avait été "une leçon de magnétisme et de virtuosité". Cinq mois plus tard, je revenais voir si cette promesse tenait toujours.
Elle tenait. Et elle s'était densifiée.
Pour comprendre ce que représentait ce second passage au Rocher de Palmer, il faut mesurer ce que l'année 2011 avait été pour Anna Calvi. Née le 24 septembre 1980 à Twickenham d'un père italien et d'une mère anglaise, Anna Calvi sort son premier album en janvier 2011 — immédiatement encensée par le NME qui la compare à PJ Harvey et Siouxsie.
L'album Anna Calvi, enregistré à l'automne 2010 au Black Box Studio en France avec le producteur Rob Ellis, est sorti le 14 janvier 2011 sur le label Domino Records / PIAS. Le NME le qualifie de "peut-être le premier grand disque de 2011". Il lui vaut une nomination au Mercury Prize pour l'Album de l'année et une nomination au Brit Award de la révélation britannique 2012.
Sur scène, son look vestimentaire inspiré du flamenco, son maquillage et ses cheveux tirés en chignon contribuent à lui donner une image glamour et singulière. Elle évoque lors de ses interviews Patti Smith, Kate Bush, Édith Piaf, Jeff Buckley, David Bowie, Scott Walker ou encore Elvis Presley. Elle joue de la guitare depuis l'âge de six ans, a appris la guitare sur les disques de Jimi Hendrix, et le chant en écoutant Nina Simone et Maria Callas. Tout cela s'entend, et tout cela se voit.
En septembre 2011, la tournée mondiale du premier album tirait vers sa fin. Anna Calvi avait joué partout en Europe, aux États-Unis, au Japon. Sa voix magnifique, son ambiance intime et sa maîtrise de la guitare avec le son si particulier de sa Fender — une Telecaster reconnaissable entre toutes — avaient converti des salles entières à travers le monde. Ce soir de septembre à Cenon, elle revenait en terrain déjà acquis, mais avec toute l'assurance supplémentaire que dix mois de tournée intense confèrent à une artiste.
Le concert s'ouvrait sur Rider to the Sea — une mise en tension immédiate, une déclaration d'intention. Puis venait le reste, construit avec soin, alternant les moments d'intensité pure et les respirations plus intimes :
Programme principal Rider to the Sea · No More Words · Blackout · I'll Be Your Man · First We Kiss · Surrender (reprise d'Elvis Presley) · Morning Light · Wolf Like Me (reprise de TV on the Radio) · Suzanne & I · Moulinette · Desire · Love Won't Be Leaving
Rappel Jezebel (reprise de Frankie Laine) · The Devil
Quatorze titres issus quasi intégralement du premier album, complétés par trois reprises révélatrices. Surrender d'Elvis Presley — un choix qui dit tout de la façon dont Anna Calvi habite ses références : pas de pastiche, une appropriation totale, une version qui ressemble à Anna Calvi bien plus qu'à Elvis. Wolf Like Me de TV on the Radio, titre taillé pour la scène, portait ce soir-là une énergie électrique supplémentaire.
Et puis Jezebel en rappel — ce titre de Frankie Laine (1951) qu'elle avait rendu sien au fil des concerts, sa reprise époustouflante de Jezebel de Piaf — une version hantée, habitée, qui faisait le pont entre la chanson populaire du milieu du XXe siècle et le rock alternatif d'aujourd'hui. Une des grandes réussites scéniques de l'artiste. The Devil pour finir — sobre, implacable, définitif.
Revenir photographier un artiste qu'on a déjà couvert dans la même salle est une expérience particulière, qui pose une question simple mais exigeante : comment faire autrement ? Comment voir différemment ce qu'on a déjà vu ?
Avec Anna Calvi, la réponse se construisait d'elle-même. En cinq mois et une tournée mondiale, quelque chose avait changé dans sa présence scénique — une assurance supplémentaire, une économie de geste, une intensité plus concentrée. Elle prenait davantage son temps. Elle habitait les silences entre les notes avec une maîtrise qu'on n'avait pas encore vue en avril. Le photographe qui revenait la voir n'était donc pas face au même sujet.
Les défis spécifiques de ce soir au Rocher de Palmer :
La lumière de scène d'Anna Calvi : sobre, souvent monochromatique, avec des spots directionnels durs qui sculpt les ombres sur son visage et ses mains. Une lumière qui demande une lecture précise de l'exposition — surexposer d'un demi-diaphragme et tout est perdu.
La Telecaster comme sujet à part entière : les mains sur le manche, le médiator sur les cordes, le corps de la guitare reflétant les spots — autant de micro-sujets dans le grand sujet qu'est Anna Calvi en concert.
L'immobilitĂ© relative : contrairement Ă d'autres artistes de rock alternatif, Anna Calvi bouge peu. Elle est plantĂ©e dans sa musique. C'est une intensitĂ© statique, presque sculpÂturale, qui exige du photographe qu'il construise son cadrage plutĂ´t que de chasser le mouvement.
Le trio : le batteur Daniel Maiden-Wood et la multi-instrumentiste Mally Arpaz formaient avec Anna Calvi un trio d'une précision et d'une musicalité remarquables. Ne photographier que la leader serait raconter la moitié de l'histoire.
Fidèle à ma démarche, l'ensemble de ces clichés a été développé sous Darktable, logiciel libre de développement RAW, sur Linux Arch. Pour ce second reportage sur Anna Calvi, le travail de développement avait aussi une dimension de cohérence avec les images d'avril : maintenir une continuité de rendu entre les deux séries, pour que les deux reportages dialoguent visuellement et forment un ensemble plutôt que deux galeries séparées.
La palette de la mise en lumière du Rocher de Palmer ce soir-là — ces ombres profondes, ces hautes lumières ciselées — s'y prêtait parfaitement : un traitement sobre, contrasté, sans saturation forcée, qui respecte la dramaturgie lumineuse voulue par l'artiste et son équipe technique.
Avoir couvert Anna Calvi deux fois au Rocher de Palmer en 2011 est, avec le recul, un privilège documentaire autant qu'artistique. Ces deux soirées forment un diptyque : la révélation de janvier, et la confirmation de septembre. L'artiste en construction, puis l'artiste accomplie. La même salle, le même lieu de la rive droite bordelaise, mais une trajectoire qui s'était déjà considérablement déplacée entre les deux passages.
Anna Calvi avait reçu la nomination au Mercury Prize pour Album de l'année et la nomination au Brit Award de la révélation britannique entre ces deux soirées. Ce n'était plus la même artiste que celle d'avril — et pourtant, sur scène au Rocher de Palmer, elle restait exactement elle-même. C'est peut-être ça, la définition d'une grande artiste.
Retrouvez le reportage de la première venue d'Anna Calvi au Rocher de Palmer, le 19 avril 2011 : Anna Calvi — L'Élégance Mystérieuse au Rocher de Palmer de Cenon