Le mardi 3 novembre 2015, la Patinoire de Bordeaux-Mériadeck vibrait d'une énergie particulière. Ce soir-là , la grande salle polyvalente du cours du Maréchal Juin — qui accueillait alors jusqu'à 7 300 spectateurs lors des grandes soirées musicales, faisant d'elle la principale salle de concert de l'agglomération bordelaise avant l'ouverture de l'Arkéa Arena en 2018 — s'apprêtait à recevoir l'un des groupes fondateurs du hard rock mondial : Deep Purple. À l'occasion de leur tournée mondiale Now What?! Tour, les Anglais s'arrêtaient à Bordeaux pour l'un des rendez-vous les plus attendus de l'automne. Boîtier en main, j'y étais.
Il convient de rappeler qui se produisait ce soir-là sur la scène de Mériadeck. La formation dite Mark VIII — celle qui alignait Ian Gillan au chant, Steve Morse à la guitare, Roger Glover à la basse, Don Airey aux claviers et le légendaire Ian Paice à la batterie — était alors en tournée mondiale pour soutenir l'album Now What?!, enregistré à Nashville avec le producteur Bob Ezrin et sorti en 2013. Un disque qui avait démontré, avec une conviction désarmante, que Deep Purple n'avait rien perdu de sa puissance créatrice après cinq décennies d'existence.
Cette formation, active depuis le remplacement de Jon Lord aux claviers par Don Airey en 2002, représentait à la fois la continuité et le renouveau d'un groupe qui compte parmi les architectes du heavy metal et du hard rock. Et sur scène, ils continuaient de le prouver — nuit après nuit, ville après ville.
L'entrée sur scène se faisait dans les règles de l'art : dans l'obscurité et le silence apparent précédant la tempête, les premières notes de Mars, the Bringer of War de Gustav Holst résonnaient en introduction — une tradition du groupe, un signal solennel annonçant que les dieux du rock allaient entrer. Puis l'explosion.
Le concert s'est déroulé selon la setlist suivante :
Programme principal Mars, the Bringer of War (Gustav Holst – intro sur bande) · Highway Star · Demon's Eye · Hard Lovin' Man · Strange Kind of Woman · Vincent Price · (Instrumental inconnu – nouvelles compositions) · Uncommon Man · The Well-Dressed Guitar · The Mule · Lazy · Mary Long · Hell to Pay · Keyboard Solo · Perfect Strangers · Space Truckin' · Smoke on the Water
Rappel Hush (reprise de Joe South – avec intro Green Onions) · Bass Solo · Black Night
Un set construit sur plusieurs décennies de discographie, mêlant les classiques intemporels de Machine Head ou Deep Purple in Rock — Highway Star, Smoke on the Water, Space Truckin', Perfect Strangers, Black Night — à des titres moins évidents mais tout aussi puissants : Demon's Eye, Mary Long, Hard Lovin' Man. Et des morceaux issus du récent Now What?! : Vincent Price, Uncommon Man, Hell to Pay.
La surprise de la soirée était Hush — reprise du titre de Joe South datant de 1968, pièce de l'histoire du groupe — introduite par les premières mesures de Green Onions de Booker T. & the MG's, pour un rappel d'une générosité inattendue. Et Black Night pour clore le tout, massive et définitive.
Impossible d'évoquer Deep Purple sans revenir sur la présence d'Ian Gillan. Né en 1945, il avait alors 70 ans — et il chantait. Pas en survivant, pas en se ménageant. Il chantait avec cette autorité vocale qui a fait sa légende, cette façon unique d'habiter une scène qui tient autant du chamane que du gladiateur. Ian Gillan est le genre de frontman qui ne se photographie pas, il se capture — parce qu'il ne pose jamais, parce qu'il est en permanence en mouvement, en tension, en offrande sonore.
L'objectif doit anticiper, pas suivre.
Photographier un concert de hard rock sous les feux d'une scène de grande salle est l'un des exercices les plus techniques et les plus exigeants de la photographie de spectacle. La lumière est pauvre, contrastée, changeante, souvent colorée — elle maquille les teintes de peau, noie les détails des instruments, crée des zones d'ombre abruptes. Et les sujets bougent vite, très vite.
Pour cette soirée, j'avais confié ma vision au Sony Alpha 77 Mark II, boîtier APS-C à technologie SLT (Single Lens Translucent) — cette particularité du miroir translucide fixe permettant un autofocus en phase continue, même en rafale, sans le claquement du miroir qui brise la concentration sur le sujet. Ses 79 points d'autofocus — dont 15 en croix — et sa rafale à 12 images par seconde avec suivi AF en faisaient un outil taillé pour exactement ce genre de situation : mouvement, lumière basse, réactivité absolue.
Les contraintes étaient néanmoins réelles :
L'ensemble de ces clichés a été développé sous Darktable, logiciel libre de développement RAW qui offre, pour peu qu'on accepte de s'y former, une latitude de traitement comparable aux outils propriétaires — et une philosophie de travail en accord avec celle du photographe indépendant.
Sur ce type de reportage concert, le travail sous Darktable a porté sur :
Pas de presets qui nivellent tout vers un rendu "concert" générique. Chaque image a été traitée pour ce qu'elle est.
Deep Purple en 2015, c'était déjà un acte de foi autant qu'un concert. La foi que des musiciens formés dans les années soixante pouvaient encore remplir une grande salle bordelaise, encore faire hurler une foule de tous âges, encore jouer Smoke on the Water sans que ça sonnne comme une simple nostalgie. Et ils le faisaient — avec une rigueur, une puissance et un plaisir de jeu qui forçaient le respect.
Ce soir de novembre 2015 à Mériadeck restera comme l'une de ces soirées dont on sait, dès le premier titre, qu'elle laissera une empreinte.