Ce samedi 5 juin 2010, à précisément 18h18, la lumière de fin d'après-midi commençait à dorer les arbres du Parc Razon à Pessac. C'est à cette minute précise que l'auteur-compositeur-interprète landais Fabien Bœuf est monté sur scène dans le cadre du Festival En Bonne Voix. En pleine tournée pour "Les Premiers Papillons Tour", l'artiste venait livrer ses chansons à la fois intimistes, poétiques et habitées au public girondin.
Pour cette édition En Bonne Voix 2010, organisée par Pessac en Scènes et la Ville de Pessac, j'avais le privilège d'officier en tant que photographe officiel du festival — une position idéale pour capter la sensibilité de ce moment suspendu, avec une liberté de mouvement et une proximité de scène qu'un photographe lambda n'aurait pas. Ce soir de juin 2010 est aussi le premier chapitre d'un fil rouge : je retrouverai Fabien Bœuf des années plus tard, au Festival En Bonne Voix 2013 d'abord, puis à Capbreton en 2026 pour les 30 ans de Landes Musiques Amplifiées.
Retrouver Fabien Bœuf sur la scène d'un festival de chanson francophone comme En Bonne Voix, c'est l'assurance d'un grand moment de partage. L'artiste est de ceux qui prennent le temps — le temps de faire vivre ses mots, d'installer une proximité immédiate avec les spectateurs, même dans le cadre ouvert d'une grande scène extérieure. Cette qualité d'attention au public, rare, se ressent aussi bien dans le silence entre deux chansons que dans la façon dont il habite un refrain.
Accompagné de ses musiciens, il a déroulé un set d'une grande justesse, mêlant l'énergie du live à la délicatesse de ses textes. "Les Premiers Papillons Tour" — titre délicat et exactement à l'image de l'artiste : quelque chose de fragile et d'éphémère qu'il faut attraper à l'instant où ça passe, sans brusquer.
L'ambiance du Parc Razon, réputé pour sa convivialité et la qualité d'écoute de son public, offrait un écrin parfait à cette étape de sa tournée. Il y a dans ce parc pessacais quelque chose qui prédispose à la concentration — les arbres, l'espace, la lumière filtrée. Fabien Bœuf s'y est installé comme s'il y avait toujours joué.
Couvrir un artiste de mon propre territoire en Gironde ajoutait une saveur toute particulière à cette mission officielle. Sa présence scénique — toute en retenue et en authenticité — rappelle pourquoi le public se presse chaque année à Pessac pour En Bonne Voix, ou lors de rendez-vous similaires chers à la région comme le Festival de la Rosière.
18h18 en début de juin, dans le Parc Razon de Pessac — c'est une lumière particulière. Le soleil est encore haut, mais il commence à s'incliner, créant ces premiers contre-jours rasants qui font les belles silhouettes et sculpturent les visages avec une douceur que la lumière de midi ne connaît pas. Les feuillages des grands arbres du parc diffusent la lumière, créent des zones d'ombre mouvantes, des taches lumineuses qui se déplacent sur la scène au gré du vent.
Pour un photographe, ce moment de la journée est à la fois un cadeau et un défi. Un cadeau parce que la lumière est belle, dorée, flatteuse. Un défi parce qu'elle est contrastée et inégale — une partie de la scène dans la lumière directe, une autre dans l'ombre des arbres ou des pendrillons de scène. Il faut sans cesse arbitrer : exposer pour le visage éclairé, ou pour l'ambiance générale ?
Ce sont exactement ces arbitrages que j'affectionnais, et que la couverture officielle du festival me permettait de prendre en pleine conscience, depuis des angles inaccessibles au public.
Pour répondre aux exigences d'une couverture officielle de festival en 2010, mon choix s'était porté sur un monstre d'efficacité : le Canon EOS 1D Mark II. Annoncé en janvier 2004, ce boîtier professionnel au format APS-H (facteur de recadrage 1,3×) était équipé d'un capteur CMOS de 8,2 mégapixels, d'un autofocus 45 collimateurs et d'une cadence en rafale de 8,5 images par seconde — conçu pour le sport et le reportage, taillé pour les situations où on n'a pas le droit de rater.
Dans un contexte de festival en plein air, ces caractéristiques se traduisaient par une réactivité immédiate à la mise sous tension, un AF capable de suivre un artiste en mouvement même dans des conditions d'éclairage changeantes, et une robustesse permettant de bouger sans ménager le boîtier. La montée en sensibilité restait raisonnable pour l'époque — en lumière de fin d'après-midi, pas question de pousser trop loin les ISO sur ce capteur de 2004 — ce qui renforçait l'importance de bien lire la lumière disponible plutôt que de s'en remettre à l'électronique.
La lumière de 18h18 sous les arbres du Parc Razon exigeait une mesure d'exposition précise pour ne pas brûler les blancs de la chemise de Fabien Bœuf tout en conservant les détails dans les zones d'ombre. Un exercice de dosage permanent, image après image.
Ce reportage est le témoin d'une époque technologique bien précise dans mon parcours. Bien avant d'adopter mon flux de travail actuel sous Darktable et Linux Cachy OS (Arch), le développement de ces fichiers RAW s'est fait sous BibblePro 5.0 sous Linux Ubuntu — l'une des versions fondatrices du logiciel édité par Bibble Labs, précurseur discret et efficace dans un paysage dominé par Lightroom et ses cousins propriétaires.
À une période où la quasi-totalité des photographes professionnels ne juraient que par les solutions sous Windows ou macOS, j'affirmais déjà mon indépendance technique. BibblePro 5.0 sous Linux Ubuntu — avant même que la version 5.1 n'apporte ses améliorations — offrait une vitesse de dématriçage impressionnante et une gestion fine de la colorimétrie. Pour les fichiers RAW du Canon 1D Mark II, dont les teintes de peau demandaient une attention particulière lors du développement, cet outil donnait des résultats fiables et reproductibles.
C'est dans cette chaîne libre d'époque que j'ai travaillé les contrastes et les teintes naturelles de ce concert — la lumière chaude de juin, le vert des arbres en arrière-plan, la scène ouverte. Les outils ont changé au fil des ans, de BibblePro à Darktable, d'Ubuntu à Arch Linux. La philosophie du rendu fidèle et non falsifié, elle, est restée.
Couvrir le Festival En Bonne Voix 2010 comme photographe officiel, c'était s'inscrire dans l'histoire d'un événement qui, depuis sa création, a su construire une relation de confiance durable avec ses artistes et son public. Ce festival sait préserver une dimension humaine unique tout en proposant une programmation exigeante — chanson française et francophone dans toute sa diversité, des noms confirmés aux artistes en émergence, sans jamais sacrifier l'exigence artistique à la facilité.
Fabien Bœuf à 18h18, sous les arbres dorés du Parc Razon, en pleine tournée "Les Premiers Papillons" — c'est exactement le genre de moment que ce festival sait créer, et que seule la photographie peut véritablement figer. Capturer l'essence de cette complicité entre un artiste et son public fait partie des grands plaisirs de ce métier. Et retrouver Fabien Bœuf des années plus tard, à d'autres latitudes et dans d'autres contextes, donne à ces premières images une valeur supplémentaire : celle du début d'une histoire longue.
Retrouvez l'ensemble des artistes couverts au fil de mes années de photographe indépendant : La scène du Grand Ouest à travers l'objectif — Portfolio historique