Dans la nuit du samedi 5 au dimanche 6 août 2017, alors que l'horloge affichait 01h00 du matin, le temps a semblé s'arrêter sur le campus universitaire de Pessac-Talence. Le Reggae Sun Ska 20ème édition (RSS20) battait son plein, et la génération sun ska s'était massée sur le domaine universitaire de Bordeaux Métropole pour assister à un moment de pure magie acoustique. Pour ce Reggae Sun Ska 2017 (RSS2017), brillamment orchestré par l'Association Reggae Sun Ska, la scène accueillait un plateau historique, un véritable musée vivant de la musique jamaïcaine : le collectif Inna De Yard.
Avant de parler du concert, il faut comprendre ce qu'est Inna De Yard — bien plus qu'un simple groupe. Le collectif de chanteurs reggae jamaïcains a été fondé en 2004 par le label français Makasound, devenu plus tard Chapter Two. Il se veut un retour aux racines du reggae, en enregistrement uniquement acoustique et en extérieur. Le nom Inna de Yard signifie « Dans la Cour » ou « Dans le Jardin » en patois jamaïcain — un nom choisi car les premières sessions d'enregistrement avaient lieu dans le Yard du musicien Earl Chinna Smith.
Le collectif se concentre sur un retour aux racines du reggae, avec des enregistrements acoustiques en extérieur, plus proche des vibrations naturelles des instruments et des voix. En 2017, l'aventure connaissait un nouveau souffle : en 2016, la Philharmonie de Paris décide de consacrer une exposition à la Jamaïque et sollicite Chapter Two et Inna de Yard pour renouer avec cette expérience musicale unique. L'aventure reprend avec l'album "The Soul of Jamaica" paru en mars 2017, suivi d'une tournée à guichet fermé. Pour composer cet album, les artistes s'étaient réunis dans les collines de Kingston durant seulement quatre jours d'enregistrement intense, capturés par le réalisateur Bernard Benant.
C'est cette tournée européenne, née dans le sillage de The Soul of Jamaica, qui amenait le collectif sur la scène du RSS20 cette nuit d'août 2017.
Assister à un concert d'Inna De Yard, c'est revenir à l'essence même du reggae, là où les percussions Nyabinghi et les voix brutes priment sur tous les artifices. Le collectif est porté par quatre artistes majeurs du reggae roots : Kiddus I, Winston McAnuff, Ken Boothe et Cedric Myton.
Ken Boothe — l'une des voix soul les plus reconnaissables de l'histoire jamaïcaine — a fait frissonner le public avec son grain de voix inimitable, lui qui avait connu son âge d'or aux côtés de Bob Marley, Peter Tosh et Jimmy Cliff dans les années 60 et 70. Cedric Myton, leader légendaire des Congos, a déployé son falsetto caractéristique qui a marqué l'histoire du reggae spirituel jamaïcain. Winston McAnuff — dont la voix porte aussi une histoire personnelle douloureuse, celle d'un père qui a traversé l'épreuve du deuil — a embrasé la foule de son énergie contagieuse. Et Kiddus I, de son vrai nom Frank Dowding Jr, a apporté sa profondeur mystique et sa présence habitée, complétant ce carré de légendes vivantes.
Autour de ces quatre figures, le collectif rassemblait également le trio des septuagénaires Viceroys ainsi que la jeune génération du reggae jamaïcain : Var, Kush McAnuff et Derajah. Ces voix de la nouvelle génération, présentes sur scène à Pessac ce soir-là , assuraient la transmission — cette idée que le reggae roots ne s'éteint pas avec ses fondateurs, mais se transmet, génération après génération, dans le même esprit communautaire qui a vu naître le mouvement dans les yards de Kingston.
Pour soutenir ces voix d'or, la fondation rythmique et mélodique était assurée par des musiciens d'exception : la basse ronde et expérimentée de Lloyd Parks — bassiste historique ayant accompagné nombre de légendes du reggae — et les accords précis du guitariste Bo Pee (Eric "Bo Pee" Bowen), figure discrète mais essentielle de cette constellation acoustique.
Le set déroulé cette nuit-là a embrassé l'essentiel du répertoire d'Inna De Yard, mêlant classiques roots et compositions du projet The Soul of Jamaica :
Black to I Roots · Allways · Survive · Let the Teardrop · Malcolm X · Graduation (version courte) · Youthman · Crime · Rebellion · Sign of the Times · Ras Child · Fisherman (version courte) · Magic Carpet (version courte) · Thanks and Praise · Be Careful
Quinze titres qui racontent l'histoire d'une musique née de la résistance, de la spiritualité et de la conscience sociale — Malcolm X, Rebellion, Crime, Sign of the Times : autant de chansons qui disent que le reggae n'a jamais été qu'une affaire de groove, mais toujours aussi un acte politique et spirituel.
Ce qui frappe avec Inna De Yard en concert, c'est le contraste avec le reste de la programmation d'un grand festival reggae. Pas de sound-system massif, pas de basses qui font trembler le sol — ici, l'acoustique pure, les percussions Nyabinghi, les voix qui se répondent dans une économie de moyens assumée. Au cœur de la nuit, après des heures de festival, ce concert offrait une parenthèse de recueillement et de communion différente, presque sacrée.
Le campus universitaire de Pessac, à cette heure tardive, retrouvait un calme relatif que seule la musique venait troubler — pas de basse assourdissante, mais des voix qui portaient, qui racontaient, qui invitaient à l'écoute plutôt qu'à la transe collective. Une expérience rare dans le cadre d'un grand festival, et d'autant plus précieuse.
Ce passage restera comme l'une des prestations les plus authentiques de l'histoire du Reggae Sun Ska — transformant, pour une heure, la plaine de Pessac en une véritable cour de Kingston.
Comme d'habitude, je reste bref sur le détail technique. Les fichiers ont été importés avec RapidPhoto Downloader, triés dans Digikam, puis développés sous Darktable — le tout sous Linux Manjaro (Arch). Sur ce concert acoustique nocturne, le travail a surtout porté sur la restitution fidèle de la chaleur des projecteurs sur les visages de ces légendes, sans sur-saturer ni sur-contraster une lumière de scène déjà sobre et respectueuse de l'intimité du set.
Ce concert d'Inna De Yard, capturé lors de la dernière nuit du RSS20 sur le campus de Pessac-Talence, prend aujourd'hui une valeur supplémentaire : cette édition anniversaire fut la dernière organisée sur ce site universitaire. Photographier Ken Boothe, Cedric Myton, Winston McAnuff et Kiddus I cette nuit d'août 2017, c'est avoir capturé un instant suspendu, à la fois dans l'histoire du reggae jamaïcain et dans celle du festival lui-même.
Retrouvez l'ensemble des artistes couverts au fil de mes années de photographe indépendant : La scène du Grand Ouest à travers l'objectif — Portfolio historique