Le samedi 6 juin 2015, à précisément 22h15, une brise marine aux parfums de Bretagne s'est engouffrée dans les allées arborées du Parc Razon à Pessac. Pour le point d'orgue de cette édition du Festival En Bonne Voix 2015, le public de Gironde s'apprêtait à vivre un moment de culture et de fête exceptionnel. J'officiais en tant que photographe officiel du festival — une place privilégiée pour couvrir la rencontre entre les piliers du rock indépendant breton de Red Cardell et le mythique Bagad Kemper.
Avant de parler du concert, il faut parler du groupe — et de l'homme qui en est l'âme depuis le début. Jean-Pierre Riou, né le 27 avril 1963 à Morlaix et résidant à Locquirec, est un auteur-compositeur-interprète français de culture bretonne. Musicien multi-instrumentiste (guitares, mandoline, banjo, harmonica et bombarde), il est principalement reconnu comme chanteur-guitariste et leader du groupe Red Cardell depuis 1992. Inspiré par les mots de Prévert, la force de l'interprétation de Brel, l'énergie des Clash, l'ouverture des Talking Heads ou encore les racines blues de Robert Johnson, il suit les traces de ses aînés Alan Stivell et Dan Ar Braz, en cherchant à sa manière à combiner le rock et les musiques actuelles avec les musiques populaires de Bretagne et du monde.
Red Cardell est un groupe français de rock indépendant, originaire de Quimper, en Bretagne. Salué par la critique musicale comme l'un des meilleurs groupes bretons de son temps, Red Cardell apparaît comme un des piliers du rock celtique, enraciné et novateur à l'instar d'Alan Stivell et Dan Ar Braz, ayant réussi à concilier avec un style personnel les musiques actuelles et traditionnelles. Inclassable, leur musique est principalement un mélange de musique bretonne, de musique slave, latine ou berbère avec du blues, du rock, du folk, du punk et de la chanson française.
Red Cardell a enregistré vingt-trois albums dont cinq live, et joué lors de près de deux mille concerts dans toute l'Europe et l'Amérique du Nord — Vieilles Charrues, Eurockéennes, Francofolies de La Rochelle, Printemps de Bourges, Festival du Bout du Monde, Festival Interceltique de Lorient, et jusqu'au Zénith Nantes Métropole et Paris-Bercy Arena. Un parcours qui dit tout de la solidité et de la longévité d'un groupe qui n'a jamais cherché à plaire à tout le monde, préférant construire son territoire propre plutôt que de conquérir des marchés.
En juin 2015, la formation réunissait Jean-Pierre Riou (guitare, chant, bombarde), le multi-instrumentiste de génie Pierre Sangra (guitare, mandoline, violon, banjo, saz, violoncelle, basse — collaborateur de longue date de Thomas Fersen notamment), Hibu Corbel à la batterie, et Fred Lucas à la basse et aux claviers.
Face à Red Cardell ce soir-là, le Bagad Kemper — la formation musicale de la ville de Quimper — amenait avec elle toute la puissance et la rigueur de la tradition bagad bretonne. Le Bagad Kemper est champion en titre et le bagad le plus récompensé du championnat national des bagadoù. Ces formations, composées de sonneurs de cornemuses (biniou kozh et Scottish Smallpipe), de bombardes et de percussionnistes (caisses claires, tenor drums et basses), constituent la grande formation musicale de la scène traditionnelle bretonne — à mi-chemin entre la fanfare militaire écossaise et l'ensemble de musique populaire.
Depuis 2012 et l'album Falling in Love — une présence sur six morceaux qui avait permis au groupe de marier musique bretonne, blues, électro, dub, ragga — bluffant de maîtrise, d'audace et de modernité —, Red Cardell et le Bagad Kemper avaient construit une vraie relation artistique, qui n'était plus une simple expérience de studio mais un vrai projet de scène. Ce soir au Parc Razon en était la nouvelle démonstration.
Voir Red Cardell partager la scène avec le Bagad Kemper, c'est assister à un véritable mur du son où la puissance rock percute la majesté de la musique celtique. Dès l'ouverture du concert à 22h15, le public d'En Bonne Voix a été emporté par une vague d'énergie pure — et d'une émotion que les simples mots de "fusion" ou d'"ethno-rock" ne restituent pas complètement.
Jean-Pierre Riou habite la scène avec cette présence particulière des artistes qui n'ont rien à prouver — sobriété du geste, densité du chant, un rapport au public direct et sans détour qui ressemble à celui qu'on entretient avec des gens qu'on connaît depuis longtemps. Pierre Sangra, multi-instrumentiste d'une polyvalence stupéfiante, passait d'un instrument à l'autre avec une fluidité qui disait des décennies de pratique. Hibu Corbel et Fred Lucas assuraient le socle rythmique et mélodique avec cette précision tranquille des musiciens qu'on n'a pas besoin de surveiller.
Et puis l'arrivée massive des bombardes, cornemuses et caisses claires du Bagad de Quimper métamorphosait le show en une célébration monumentale. Ce choc entre le rock et la tradition bretonne — entre amplification électrique et instruments acoustiques millénaires — produisait quelque chose d'impossible à prédire sur le papier, et d'immédiatement évident à l'oreille : une musique qui venait de quelque part, qui racontait quelque chose, et qui faisait bouger les corps du Parc Razon avec une efficacité redoutable.
C'est d'ailleurs dans cet esprit que The Celtic Social Club — dont Jean-Pierre Riou fait partie, aux côtés notamment de musiciens de Bagad — avait été créé, porté aux Vieilles Charrues en 2014 entre Tinariwen et Elton John. Ce soir à Pessac en était l'écho local.
Pour moi qui officiais comme photographe officiel d'En Bonne Voix 2015, cette configuration scénique était un pur cadeau photographique. Capturer les mouvements des sonneurs en costume traditionnel breton juxtaposés aux attitudes rock des guitaristes sous des projecteurs chauds de début de nuit — les bombardes dressées vers le ciel aux côtés des amplis, les costumes face aux guitares électriques — offrait des compositions d'une richesse rare.
La lumière de 22h15 en juin, encore douce, commençait à laisser la place aux projecteurs — ce moment de transition entre la lumière naturelle et l'éclairage artificiel qui est l'un des plus photogéniques de la journée pour ce type de festival en plein air. Les costumes bretons réfléchissaient différemment des t-shirts de concert habituels, et cette diversité de matières et de textures dans le cadre enrichissait chaque image.
Comme d'habitude, je reste bref sur le détail du processus. Les fichiers ont été importés via RapidPhoto Downloader, triés dans Digikam, puis développés sous Darktable — le tout sous Linux Manjaro (Arch). Le traitement visait à restituer la chaleur des projecteurs du Parc Razon sur les costumes et les instruments, et l'atmosphère nocturne et festive de cette soirée de juin.
Ce concert de Red Cardell et du Bagad Kemper au Festival En Bonne Voix 2015 illustrait parfaitement ce que ce festival sait faire depuis ses origines : amener des artistes du territoire national — et d'au-delà — qui incarnent une identité forte, une musique ancrée, un propos qui va quelque part. Red Cardell se définit comme un groupe de musique populaire ouvert sur le monde — et cette soirée au Parc Razon de Pessac, c'était exactement ça : la Bretagne qui venait rendre visite à la Gironde, sans chichi, avec toute sa puissance et sa générosité intactes.
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