Ce samedi 31 mai 2014, à 22h17, une brise festive traversait les arbres du Parc Razon à Pessac. L'heure était venue pour le point d'orgue de cette édition du Festival En Bonne Voix : l'entrée en scène de Stéphane Sanseverino. En pleine tournée pour son Honky Tonk Tour, l'artiste parisien venait électriser la Gironde avec son univers unique — cet alliage improbable et parfaitement assumé de chanson française, de rockabilly et de jazz manouche qui a toujours fait de lui un cas à part dans le paysage musical hexagonal.
Pour cette édition En Bonne Voix 2014, organisée par Pessac en Scènes et la Ville de Pessac, j'officiais une nouvelle fois comme photographe officiel du festival. Un statut qui offre bien davantage qu'une accréditation de fosse : un accès à l'envers du décor, une liberté de mouvement totale, et la possibilité de documenter l'artiste bien au-delà des seules minutes de concert.
Être photographe officiel d'un festival, c'est aussi avoir la chance de capter l'humain derrière le showman. Quelques heures avant son passage sur scène, j'ai eu la chance de réaliser une photo hors scène avec Sanseverino. Loin du tumulte de la foule qui s'amassait progressivement dans le parc, ce moment suspendu en coulisses a permis de figer un portrait brut, détendu et authentique de l'artiste.
C'est toute la richesse de cette position privilégiée de photographe officiel : passer de la complicité d'un portrait posé — l'artiste disponible, hors de sa posture scénique, simplement lui-même — à l'énergie fugitive et imprévisible d'un set live quelques heures plus tard. Deux registres radicalement différents, deux façons de raconter le même homme.
Sanseverino hors scène, c'est la confirmation de ce qu'on ressent en l'écoutant : un artiste sans affectation, qui a toujours préféré la sincérité du geste à la construction d'une image. Clown et comédien avant d'être artiste, Stéphane Sanseverino est venu tard à la chanson — et peut-être que ce détour par d'autres formes d'expression lui a donné cette aisance naturelle avec les gens, cette façon de mettre à l'aise son interlocuteur, photographe compris.
Avant de parler du concert, il faut parler de l'album. Honky Tonk est le cinquième album studio de Sanseverino, sorti en 2013 chez Columbia. Cet opus prend des accents de country et de bluegrass, renforcé par la présence plus appuyée du banjo notamment, et propose des textes à l'humour décalé sur des musiques entraînantes. Un virage stylistique qui peut surprendre au premier abord, mais qui s'inscrit dans une cohérence d'ensemble : Sanseverino persiste et signe dans sa volonté de faire ce qui lui plaît. Quatre albums en quatre ans qui viendront confirmer que l'essentiel chez lui n'est pas le style qu'il joue à tel ou tel moment mais sa façon de faire des chansons.
Né le 9 octobre 1961 à Paris dans une famille d'origine italienne, guitariste autodidacte admirateur de Django Reinhardt, Sanseverino a traversé le swing manouche, le rock électrique, le blues et le tango avant de s'aventurer dans le bluegrass — et dans chacun de ces territoires, on reconnaît immédiatement sa patte : la gouaille toujours là , l'humour intact, une technique de dingue et un débit de parole hallucinant qui reste compréhensible malgré le danger permanent du virelangue.
À 22h17, lorsque les projecteurs s'allument sur la scène du Parc Razon, la nuit de mai est douce et le public dense. Sanseverino arrive comme il chante — sans cérémonie inutile, avec l'efficacité de quelqu'un qui sait exactement ce qu'il a à dire et comment le dire.
Entouré d'une équipe de musiciens hors pair — la virtuosité d'Hervé Legeay à la guitare, le swing de Dominique Fillon, la rythmique impeccable de Gipi Cremonini et les lignes de banjo acérées de Jean-Marc Delon —, il a embarqué le public dans une transe acoustique mémorable. Ces musiciens forment sur scène un collectif soudé, capable de passer en quelques mesures de la délicatesse d'une ballade à l'énergie débridée d'un morceau country-bluegrass à pleine cadence.
La nuit tombée est un avantage photographique particulier pour ce type de concert : les éclairages de scène prennent toute leur puissance, les contrastes se creusent, et les visages concentrés des musiciens dans leurs solos deviennent des sujets en or. À 22h17, le Parc Razon s'était transformé en un immense club à ciel ouvert — l'un de ces instants que seul un festival en plein air sait créer.
L'énergie débordante de cette tête d'affiche n'avait rien à envier aux plus grands rassemblements de la région, comme le célèbre Festival de la Rosière.
L'année 2014 marquait un tournant technique majeur dans mon équipement. Pour ce reportage de nuit, j'avais délaissé les reflex traditionnels pour le tout récent Fujifilm X-T1 — annoncé en janvier 2014, quelques semaines à peine avant ce concert. Un pari sur le futur autant qu'un choix pragmatique.
Ce boîtier hybride au design rétro, équipé de son capteur X-Trans CMOS II de 16 mégapixels, d'un viseur OLED "temps réel" de 2,36 millions de points et de ses molettes mécaniques apparentes, s'est avéré être un choix redoutable pour la photo de concert nocturne. Sa légèreté m'a permis de me faufiler partout dans le Parc Razon, depuis la fosse jusqu'aux bords de scène, tandis que sa gestion de la dynamique sous les lumières contrastées des projecteurs a sublimé chaque mouvement du groupe.
Face à un Sanseverino et ses musiciens évoluant sous des éclairages chauds et changeants — les taches orangées des spots sur les bois des guitares et du banjo, les contre-jours créés par les projecteurs arrière — le X-T1 restituait une palette colorimétrique d'une finesse et d'une fidélité remarquables. La peau, le bois des instruments, le métal des micros : chaque matière avait son rendu propre.
Un boîtier discret aussi — moins intimidant qu'un grand reflex professionnel, ce qui facilite toujours la relation avec les artistes lors des sessions hors scène.
Si le boîtier était une nouveauté, mes convictions numériques restaient inchangées. Le développement complet de ce reportage a été réalisé sous Darktable, propulsé par la distribution Manjaro — mon premier amour basé sur Linux Arch, avant la migration ultérieure vers Cachy OS. Un flux de travail entièrement libre, entièrement maîtrisé, et déjà à cette époque suffisamment puissant pour traiter les fichiers RAW du Fujifilm X-T1 avec toute la finesse qu'ils méritent.
Ce flux m'a permis de sculpter les ambiances nocturnes du festival avec précision : travailler les noirs profonds du public en contrebas, faire claquer les couleurs chaudes des projecteurs sur les guitares en bois, récupérer les hautes lumières soufflées par les spots frontaux sur le visage de Sanseverino sans perdre la texture de peau. Des opérations délicates que Darktable, bien maîtrisé, réalise avec une finesse que n'ont pas toujours les outils propriétaires à la sauce "preset automatique".
Depuis 2010 et BibblePro sous Ubuntu, en passant par Darktable sous Manjaro, jusqu'à Darktable sous Cachy OS aujourd'hui — la chaîne technique évolue, les distributions changent. L'exigence du rendu fidèle et non falsifié, elle, ne change pas.
En 2014, officier comme photographe officiel d'En Bonne Voix n'était plus une première pour moi. Cette confiance reconduite d'une édition à l'autre — après 2010 avec Fabien Bœuf, après 2013 avec Olivier Daguerre — dit quelque chose de la relation qui se construit entre un photographe et un festival dans la durée. On ne vous rappelle pas si le travail ne convient pas. On vous rappelle parce qu'on sait ce qu'on va avoir.
Couvrir Sanseverino en tête d'affiche d'En Bonne Voix 2014 était, dans ce contexte, un beau point culminant. Un artiste d'envergure nationale, une salle comble sous les étoiles du Parc Razon, et ce moment de portrait en coulisses quelques heures avant — l'essence même de ce que la photographie de festival peut offrir quand on lui donne les moyens d'être autre chose qu'une simple documentation.
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