Le vendredi 7 février 2014, à précisément 21h35, une atmosphère solennelle et électrique a envahi la salle mythique du Krakatoa à Mérignac. Sous l'impulsion de Base Productions, le public de Gironde s'était rassemblé en masse pour accueillir la voix d'or du metal symphonique mondial : Tarja Turunen — de son nom complet Tarja Soile Susanna Turunen Cabuli. L'ancienne égérie de Nightwish posait ses valises dans l'agglomération bordelaise pour une date majeure de son triomphal Colours in the Dark World Tour, défendant l'album Colours in the Dark paru chez earMusic.
Pour mesurer la portée de cette soirée, il faut revenir sur la trajectoire singulière de cette chanteuse finlandaise. Née le 17 août 1977, Tarja Soile Susanna Turunen-Cabuli est une auteure-compositrice-interprète de heavy metal finlandaise, soprano lyrique possédant une étendue vocale de trois octaves, réputée pour sa maîtrise technique dans l'interprétation des musiques classique et metal. Elle étudie le chant à l'Académie Sibelius et à l'université de musique de Karlsruhe. Chanteuse de lied classique professionnelle, elle est l'ancienne chanteuse du groupe de metal symphonique finlandais Nightwish, qu'elle fonde avec Tuomas Holopainen et Emppu Vuorinen en 1996.
Lors d'une réunion du groupe après un concert à Oberhausen en décembre 2004, Tarja Turunen informe ses coéquipiers qu'elle envisage de quitter le groupe. La séparation, rendue publique en 2005 par une lettre ouverte de Tuomas Holopainen, marquera durablement la communauté metal — un schisme qui divisera longtemps les fans de Nightwish. Tarja ne donne pas tort au groupe : son premier album solo, "My Winter Storm" en 2007, devient un succès international. "What Lies Beneath" en 2010 confirme qu'il existe effectivement une voie pour Tarja, quelque part entre Doro et Enya. Le pharaonique enregistrement live "Act I" en 2012 lui donne définitivement un statut de diva du metal opéra.
C'est avec Colours in the Dark, sorti le 30 août 2013, que Tarja franchit un nouveau cap. L'album est un succès commercial, atteignant le Top 10 des classements en République tchèque, en Finlande, en Allemagne, en Pologne, en Russie et au Royaume-Uni, et se classant dans 12 pays au total. L'album démarre sur les chapeaux de roue avec le splendide et théâtral "Victim of Ritual", qui évoque carrément le "Boléro" de Ravel — la voix sublime de soprano de Tarja y est particulièrement bien mise en valeur. Si l'album n'est pas une œuvre totalement cohérente, ses chansons sont souvent solides sur leurs propres mérites. C'est la preuve que Tarja pouvait tenir debout sans Nightwish — en termes d'instrumentation, d'interprétation et d'écriture, c'est son meilleur album à ce jour. Anette Olzon, la chanteuse qui lui avait succédé chez Nightwish, a elle-même salué l'album, estimant qu'il s'agissait véritablement de son meilleur travail à ce jour.
Pour promouvoir cet album, Tarja Turunen lance le Colours in the Dark World Tour le 17 octobre 2013 — une tournée qui, quatre mois plus tard, menait l'artiste jusqu'au Krakatoa de Mérignac.
Dès l'intro magistrale sur Deliverance, suivie de l'implacable In for a Kill, Tarja a pris possession des planches du Krakatoa avec un charisme magnétique. Sa technique vocale lyrique, d'une perfection chirurgicale, a résonné de manière spectaculaire, sublimant des titres phares comme 500 Letters, I Walk Alone et le puissant Falling Awake.
Pour porter ce spectacle à un niveau d'intensité rare, la chanteuse s'était entourée d'un groupe de musiciens hors norme :
Le point d'orgue visuel et sonore a sans conteste été atteint lors du rappel, avec l'enchaînement du dantesque Victim of Ritual — ce titre d'ouverture de l'album qui évoque le Boléro de Ravel — suivi de la reprise mythique de Nightwish, Wish I Had an Angel, qui a littéralement fait trembler les murs de Mérignac. Entendre Tarja reprendre un titre de son ancien groupe, près d'une décennie après son départ houleux, avait quelque chose de symboliquement fort — la preuve que le temps avait fait son œuvre, et que l'artiste pouvait désormais s'approprier ce répertoire sans l'ombre d'une rancœur palpable.
Le concert s'est déroulé comme un opéra moderne, mêlant morceaux personnels intimistes et déferlantes metal :
Intro Deliverance
Programme principal In for a Kill · 500 Letters · Damned and Divine · Falling Awake · I Walk Alone · Anteroom of Death · Never Enough (avec solo et outro de groupe) · Sing for Me · Die Alive · Mystique Voyage · Neverlight · Medusa
Rappel Victim of Ritual · Wish I Had an Angel (reprise de Nightwish) · Until My Last Breath
Outro Never Too Far
Pour un photographe de concert, capturer les expressions théâtrales de Tarja sous les éclairages contrastés d'une salle comme le Krakatoa exige un traitement précis de la dynamique lumineuse. Comme d'habitude, je reste bref sur le détail technique : les fichiers ont été transférés via RapidPhoto Downloader, catalogués dans Digikam, puis développés sous Darktable, le tout sous Linux Manjaro (Arch). Une chaîne ouverte qui permet de préserver le grain de la scène et la vérité des éclairages sans compromis.
Ce qui rendait cette soirée particulière, c'était précisément ce contraste : une artiste au statut de diva internationale, capable de remplir des arènes en Amérique latine, venue se produire dans l'intimité relative du Krakatoa de Mérignac. Cette proximité entre la grandeur du répertoire — ces envolées quasi-opératiques, ces orchestrations massives — et l'échelle modeste de la salle girondine donnait au concert une intensité particulière, presque confidentielle.
Retrouvez l'ensemble des artistes couverts au fil de mes années de photographe indépendant : La scène du Grand Ouest à travers l'objectif — Portfolio historique